Neverwhere

Valérie Minetto : rêver d’après nature

 

 

 

 

Le travail de Valérie Minetto s’ancre dans le regard. Qu’est-ce qu’on voit quand on regarde ? Et quand on regarde encore ? Et quand ce qu’on voit se dissout, tellement on le regarde ? 

Ici, pas de réel ni de représentation. Pas d’abstraction ni de figuration. Dans la lignée des Visionnaires, Valérie Minetto peint ce qu’elle voit quand elle regarde, quand elle s’abstrait de tout pour regarder ce qu’elle voit. Quand son œil s’abandonne. S’abîme.

Son œil est une fabrique d’images, que sa main cherche à trouver, à retrouver.

Rien d’étonnant donc à ce qu’elle explore des territoires aussi différents que le collage, la photo travaillée et retravaillée jusqu’à en perdre sa fonction analogique, ou la peinture. Sa seule matière, c’est sa rétine, et chaque technique n’est qu’un moyen de plus de dialoguer avec elle. 

Tous les jours, Valérie Minetto fait des photos. Beaucoup. Tout le temps. Des photos du monde, mais aussi des photos du travail des autres. Non pour immortaliser l’instant, non pour imiter, mais pour fabriquer ses propres images. Car tous les soirs, elle regarde les photos de la journée. Elle les trie, et les regarde intensément, les travaille (couleurs, contrastes, recadrages) jusqu’à ce que de ces images surgissent d’autres images : les siennes. Ou plus exactement les matrices des siennes. 

Tous les jours, Valérie Minetto lit, ou plutôt feuillette des livres, et note les phrases qui retiennent son âme et son cœur dans des carnets. Elle a ses auteurs de chevet : Thoreau, Baudelaire, Miller, Breton, Annie Le Brun, Radovan Ivsic, Dante, Spinoza, Gunther Anders. Dans ses carnets, la succession des phrases des uns et des autres s’entrechoquent, formant un long et singulier poème. Régulièrement, elle relit ce poème unique et aléatoire, jusqu’à ce qu’une phrase retienne son attention, venant croiser les images qui l’obsèdent, leur donnant parfois un titre, ou simplement une inclination particulière, une direction, un sens possible. La poésie est la lumière qui éclaire ses images. 

Entre chaque grand chantier, grande exploration (il s’agit plus d’ensembles que de séries) Valérie Minetto travaille son geste, met sa main et son corps à l’épreuve du trait, du contour, de la tache, du vide et du plein. Elle s’exprime, se lâche, à la manière de l’écriture automatique, en recouvrant des pages de livres (catalogues divers, livres mis au rebut, etc…) substituant aux signes noirs sur fond blanc, parfois aux illustrations, d’autres signes, d’autres images, fabriquant ainsi un palimpseste où mots et traits s’unissent pour former une seule image. 

 

De l’union de ces trois pulsions, de ces trois gestes, de ces trois matières, nait son travail. Un travail à la fois plastique et littéraire, où le corps, le langage, et la vision s’articulent pour fabriquer des images, complexes, profondes, inédites, précieuses. Des images comme des rêves, à la fois limpides et énigmatiques. 

 

Ses gravures numériques, d’où est tiré Le grand cœur, se jouent des frontières entre photo et dessin, entre abstraction et figuration, entre forme et tâche. Ainsi, Le grand cœur est-il à l’origine la photographie d’un nœud de bois sur un parquet. L’image initiale est reconstruite, relue, refabriquée, comme un souvenir lointain qu’on se plait à interpréter, pour  le sortir de son ambivalence angoissante, pour lui donner enfin du sens.

 

Ses collages monumentaux (La tour de Babioles, La mère d’yeux ou Dieu-La-mère…) travaillent les images qui nous agressent, à longueur de temps, sur les panneaux publicitaires ou dans les magazines. Là encore, il s’agit de leur substituer la vision de l’artiste, à partir de la même matière, comme en miroir, renversant ce qui se présente comme une surface lisse et glacée, en une zone vertigineuse, terrifiante. Une trouée vers l’enfer. 

 

Ses peintures creusent encore plus loin la démarche onirique de l’artiste, son rapport à l’imaginaire et à la poésie comme réponse au chaos du monde, sa discrète obsession métaphysique. Comme Max Ernst qui se plaisait à dire je ne fais que de la non-abstraction, Valérie Minetto cherche dans le figuratif non la ressemblance, non la représentation, mais l’incarnation immédiate du regard : l’image intérieure, celle que rien, ni personne, ne peut effacer. La trace du rêve. La preuve que l’invisible aussi peut se contempler. 

 

Les paysages de l’ensemble Neverwhere nous offrent un panorama troublant. Entre Le dégel, le seul tableau dont l’horizon est bouché, mais promesse d’avenir, et La vallée du Styx, qui nous propose un monde sans nature, aux portes de la mort, se déploient des lointains apparemment plus réalistes : bords de mer, vallées de campagnes, routes, villes lointaines, comme autant d’étapes d’un vagabondage métaphysique, dont l’artiste nous ramènerait des cartes postales, instantanés d’états psychiques, autoportraits géographiques. 

Souvenirs (souvenir d’Antibes)lieux rêvés et jamais atteints (La vallée perdue) catastrophes passées ou à venir (Cartago delenda est, Les grandes eaux) ou plus souvent simples moments (Avant la pluie, Après la pluie, Au plus profond du crépuscule, L’heure du loup) c’est un espace intime qui s’exprime, avec ses peurs et ses désirs, ses émotions et ses mystères, son amour de la nature, sa passion pour la lumière. 

Chaque tableau, par la fermeté de son point de vue, de sa perspective, par la distance qu’il instaure avec celui qui le regarde, semble mettre en scène, hors champ, le regardeur, et le placer devant un choix. Avancer ou passer son chemin ? Rester jusqu’à ce que la nuit tombe ? Prendre la route qui s’offre ou continuer ? Regagner la ville ou s’en détourner ? 

À ces questions, une seule réponse : l’instant suspendu de la contemplation. 

 

 

 

 

                                                               Cécile Vargaftig, écrivain

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